Le cinéma peut-il renverser le racisme économique ?

La globalisation m’a ouvert les frontières. Née dans les plaines de l’Ouzbékistan, je passe sans encombre par l’Inde et l’Indonésie pour finalement m’embarquer pour les pays du Nord et profiter d’une société plus prospère. J’y terminerai mes jours sans avoir à souffrir de mes origines que je porte pourtant comme une étiquette, à peine cachée. Vraisemblablement rêvée par des millions de personnes sur la planète, voilà ma vie. À la condition toutefois que je sois une petite culotte.

Si les marchandises circulent avec fluidité à travers tous les relais du commerce international, il n’en va pas de même pour les humains. Selon que vous soyez riche ou pauvre, les frontières ne s’ouvrent pas pareillement. Les uns seront touristes ou expatriés, les autres migrants voire clandestins. Comme le montre le documentaire La vie d’une petite culotte, tous les recoins de la planète et les travailleurs qui les peuplent sont interconnectés par la marchandise. Celle-ci est dotée d’une valeur que lui confère l’accumulation du travail humain préalable à sa vente. Le bien ou le service ainsi produit est comme un fétiche, pour reprendre l’expression de Karl Marx : il est pourvu de la qualité qui provient des travailleurs. Il pourra voyager, sera adulé, craint et désiré, aliénant autour de son existence à la fois ceux qui l’ont créé, ceux qui le commercent, le désirent ou le possèdent.

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La vie d’une petite culotte, de Stéfanne Prijot (2019)

La « valeur argent » – et non le travail qui la produit – est l’échelle de jugement planétaire. Produit intérieur brut, actions boursières, dettes et investissements, le monde est mesurable en dollar, en euro ou en or. Toute l’activité humaine digne d’exister est ainsi capitalisée, monétisée. Elle adopte la forme physique des objets qui nous entourent. L’activité qui n’est pas évaluable de la sorte est évacuée du paysage. C’est le cas du travail domestique gratuitement fourni par les femmes pour permettre à leur compagnon de s’investir dans leur travail. Tellement habitué·e·s que nous sommes à consommer quotidiennement les biens qui nous font vivre, nous ne percevons sans doute pas l’étendue qu’ils dissimulent.

De la marchandise au film

Un point de vue semble dominer le discours économique et politique. Tout est budget, croissance et plus-value. Cet univers comptable est pourtant bien terne. Il est peuplé d’objets inanimés, désincarnés. Sont-ils même dignes d’être au cœur des histoires ? Pour la culture et le cinéma en particulier, difficile d’imaginer qu’une petite culotte puisse être l’héroïne d’un film. Malgré toute sa valeur, elle restera platement inerte au regard des caméras. À moins de révéler ce qu’il y a d’humain en elle, de briser l’idole pour mettre en évidence « la vie » dont elle a été animée. Face au fétichisme marchand qui agite la raison économique, le cinéma offre un contre-discours : la substance de la société est humaine. De nombreux films rappellent cette évidence. Des sous-vêtements aux gratte-ciel, de la propreté des bureaux au recyclage des déchets, tout est affaire de travail. La valeur, c’est de la sueur.

Certes, le cinéma est prompt à narrer les efforts de ceux qui désirent accumuler le plus vite possible une somme folle d’argent. De Mélodie en sous-sol à Ocean Eleven, ces films s’achèvent une fois le pactole perdu ou sécurisé. La jouissance du bien – pourtant la promesse derrière laquelle courent joueurs de Loto ou braqueurs – n’est pas une histoire très intéressante. Récompensant le héros ou sanctionnant sa cupidité, ces films innombrables déclinent à leur manière, divertissante ou morale, l’attractivité dévorante du capital. Mais au côté de ces récits de fulgurance individuelle, le cinéma ne cesse de vouloir exhumer les tensions sociales et les dominations propres à l’organisation du travail.

De la production au drame

Sous cet angle, la quête du héros n’est pas d’accumuler de l’argent mais de surmonter les obstacles qui s’opposent à la simple subsistance. Trouver un job, le conserver, améliorer ses conditions de vie et celles de ses proches animent quantité de films. Ces drames montrent à quel point le monde du travail est aliénant. Ils répartissent leurs protagonistes selon les classes sociales. Non plus le riche et le pauvre du banditisme, mais le travailleur et le patron. Des films de Charlie Chaplin à Parasite de Bonj Joon-ho, ce ressort accompagne toute l’histoire du cinéma.

Le Septième art se dote du pouvoir de désenchanter l’économie. Il projette sur les écrans la condition humaine telle que l’éprouve la très grande majorité de la population. L’échelle de jugement n’est plus la valeur marchande mais la sensibilité et l’éthique. En somme, le cinéma renverse la domination : il ne s’agit plus de mesurer l’humain à l’aulne de l’économie mais l’inverse. Il faut révéler la densité des drames que dissimule la marchandise. Or, force est de constater que cette opération dévoile souvent la question du racisme. Les rapports économiques instaurent une distance entre les humains. Elle augmente spectaculairement à la mesure des discriminations de genre mais aussi d’origines. Autrement dit, la manière la plus dramatique d’éclairer la cruauté froide du système est de désigner comment il reproduit et aggrave les inégalités pour les convertir en valeur.

Sous la couleur de peau, le métier

En 1960, Paul Meyer réalise Déjà s’envole la fleur maigre. Considéré comme emblématique du cinéma social belge, ce film illustre parfaitement le pouvoir du récit audiovisuel. Initialement commandé au cinéaste pour vanter les mérites de l’intégration des travailleurs italiens dans les charbonnages wallons, il dresse finalement un portrait miséreux d’une population soumise à la brutalité de la production ouvrière et à l’exclusion raciste et sociale [1]. De Tout le monde s’appelle Ali de Fassbinder à La Promesse des frères Dardenne, le cinéma a poursuivi cette inspiration jusqu’à nos jours, où le thème des rapports entre économie et migrations est régulièrement mis en images.

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Déjà s’envole la fleur maigre, de Paul Meyer (1960)

Selon l’Organisation internationale du travail, 164 millions de travailleurs sont des migrants. Ils représentent 18% de la main d’œuvre des pays à hauts revenus [2]. Mais ces chiffres n’éclairent pas la manière dont se distribuent les métiers. Selon l’origine sociale ou géographique, les carrières ne seront pas les mêmes. Les métiers du bâtiment, ouvriers, d’entretien, dangereux, illégaux sont réservés aux populations migrantes – légales ou non – ou exportés dans le monde, sous-traités là où le coût du travail est le plus faible pour le capitaliste et le plus élevé pour le travailleur. Le cinéma de fiction ou documentaire ne cesse de montrer que la pénibilité du travail est liée à la couleur de la peau. La promesse de l’égalité des chances du libéralisme universalisé butte sur cette vérité toute simple, que la dramatisation cinématographique ne cesse de décliner : le travailleur ou la travailleuse s’engouffre dans les espaces professionnels qui lui sont destinés, s’offre aux risques de la migration, mû par l’espoir de gagner suffisamment pour faire vivre sa famille ou sa communauté. Mais la quête universelle du travail et de la subsistance consomme la vie et butte sur un adversaire cruel : l’inégalité des chances fondée dans les origines. Pot de terre contre pot de fer.

Sous le film, la marchandise ?

Le cinéma a le pouvoir de faire des héros de ceux que le système marginalise ou dissimule : le plongeur des arrière-cuisines, la prostituée des impasses, la femme de chambre des shifts nocturnes, l’ouvrière des ateliers lointains, le télémarketeur caché derrière le micro. Là où l’information médiatique se focalise sur l’exceptionnel et le surprenant, le cinéma de fiction parvient à émouvoir avec la pénibilité banale. Il rend justice aux damnés de la globalisation. Mais si l’émotion est noble, elle n’échappe pas au paradoxe : le film lui-même est une marchandise. Produit en compressant les coûts, tourné dans les pays où les salaires des techniciens sont les plus bas, il se destine aussi au marché international et voyage d’écran en écran.

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Moustapha Mbengue dans le rôle-titre d’Amin, de Philippe Faucon (2018)

Le film est un fétiche : il dissimule derrière sa magie les conditions de sa production et invisibilise la cohorte de travailleurs nécessaire à son existence. Les émotions qu’il suscite n’éclipsent-t-elles pas les réalités qu’il explore ? L’industrie du divertissement engagé serait-elle la bonne conscience du capitalisme surtout lorsqu’elle célèbre dans les mondanités des cérémonies la souffrance mise en scène ? Pour conjurer la force de gravité de la raison marchande, pour empêcher que les drames sociaux se figent dans des œuvres d’art, il faut sans doute subvertir la salle de cinéma. Qu’elle ne soit pas seulement un magasin où les émotions s’achètent mais un lieu de prise de conscience collective. C’est en somme ce que beaucoup de films nous montrent : la lutte solidaire contre les discriminations commence là où elles se vivent les plus durement, sur le lieu de travail, à l’écart de l’espace public. Si le partage des émotions qu’un film suscite permet de faire écho à ces luttes et de réduire les distances qu’incarnent les discriminations, alors la valeur humaine reconquiert un peu du territoire qu’elle a cédé à la valeur marchande.

Daniel Bonvoisin

La sélection d’À films ouverts 2020 dans cette thématique
Les films qui mêlent analyse du travail et rapports interculturels permettent d’interroger la nuisance de l’économie marchande quant à la reproduction des inégalités des humains tant sur l’échelle des richesses que des différences « ethniques ». Des documentaires comme La vie d’une petite culotte, Taste of Cement ou Welcome To Sodom montrent la manière dont l’économie globalisée mobilise le travail de populations spécifiques autour de l’une ou l’autre étape du cycle de la production tout en les séparant les unes des autres. Des fictions comme Amin et Bitter Flowers explorent la difficulté des travailleurs et travailleuses migrantes, écartelés entre les attentes de celles et ceux restés au pays et les violences d’une situation laborieuse marquée par la solitude. C’est aussi l’approche du documentaire Chez Jolie Coiffure qui s’appuie sur le lieu du travail pour souligner la brutalité de la migration, la précarité de la clandestinité et l’importance des rapports de solidarité au sein des diasporas. Vos toilettes propres, nos propres papiers, Soumaya ou Green Book, dans des registres forts différents montrent chacun l’importance de la résistance à un système qui adosse l’injustice au travail aux discriminations ethniques. Comme la satyre Sorry to Bother You et le biopic Yuli, le cinéma peut aussi raconter des destins où les héros se confrontent au racisme de la société pour tenter de réussir là où leur origine ne les destine pas.

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[1Ce geste politique et cinématographique vaudra à ce film et son réalisateur d’être ostracisé en Belgique. Serge Meuran, Déjà s’envole la fleur maigre, Cinergie.be, 10 janvier 2017, https://www.cinergie.be/actualites/deja-s-envole-la-fleur-maigre-20161223161808

[2Les nouveaux chiffres de l’OIT montrent que 164 millions de personnes sont des travailleurs migrants, Organisation internationale du travail, 5 décembre 2018, https://www.ilo.org/global/about-the-ilo/newsroom/news/WCMS_652141/lang--fr/index.htm