Bavures et crimes racistes : le cinéma du côté de la police ?

Chaque année, entre 13 et 19 personnes meurent dans les mains de la police belge [1]. Tous·tes ou presque sont issu·es de la diversité. Mais aucun policier ou service n’a subi de condamnation significative au risque d’instaurer un sentiment d’impunité et d’accréditer un racisme structurel ancré dans nos institutions. Loin de la médiatisation des meurtres de George Floyd ou de Tyre Nichols aux États-Unis, le phénomène mobilise peu l’opinion publique. La faute au cinéma ? Si des films américains abordent aujourd’hui le racisme systémique sans tabou, la thématique est beaucoup plus discrète et ambigüe dans le cinéma franco-belge.

Le « flic » [2] est une figure incontournable du cinéma populaire occidental. C’est le shérif dans les Westerns, le « ripou » dans les polars français des années 80, le « justicier dans la ville » des films de série B américains… Le cinéma lui réserve une place de choix, et le situe à l’épicentre d’une multitude de turbulences. Il navigue entre la Loi et la réalité du terrain dont il est « expert ». Il patauge entre les exigences de sa hiérarchie souvent bornée et sa propre morale, entre l’attente sociale de son époque en regard de la « criminalité » et ses accointances avec ce milieu. Le flic au cinéma a la lourde tâche de dresser les frontières entre ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est répréhensible ou non. Pour mieux les franchir lui-même ? Les jeunes issus de l’immigration dans les cités françaises, les Latino- ou Afro-américains dans les ghettos des grandes villes américaines sont fréquemment les victimes d’une violence policière normalisée par l’omniprésence des « questions sécuritaires » dans l’actualité, que relaient les routines scénaristiques.

Le flic, ce garde-frontière

Yal Sadat, dans son ouvrage Vigilante – La justice sauvage à Hollywood [3], rappelle combien la notion de « frontière » physique et symbolique occupe une fonction narrative centrale dans le « récit » américain. Elle symbolise la quête obsessionnelle d’une distinction entre le dedans et le dehors, le bien et le mal, la vie sauvage et la civilisation : en bref, entre « nous » et « les autres ». Dans les Westerns, la frontière sépare concrètement les blancs et les Indiens, tolérés quand ils acceptent les nouvelles règles du jeu, truffés de plomb quand ils se rebiffent. Déplacer la frontière, c’est agrandir la Nation, et intégrer ceux qui n’en faisaient pas partie. Et cette idée infusera bien d’autres genres cinématographiques populaires.

Faire respecter la Loi, appliquer la Justice, coûte que coûte. Sur cette frontière, la figure du shérif s’impose comme barrage filtrant. De l’Ouest sauvage à la jungle urbaine, il n’y a qu’un pas. Le shérif au grand cœur se mue alors en flic divorcé, alcoolique ou désabusé. Lui aussi est positionné sur une ligne de démarcation présentée comme un véritable gouffre civilisationnel. Car dans les quartiers ghettos des grandes villes américaines, rongés par la pauvreté dans laquelle les non-blancs sont maintenus par un cocktail de discriminations, le policier semble n’avoir d’autre choix que d’appliquer une conception toute personnelle de la justice. Et il en va de même pour les brigades des stups opérant dans les « grands ensembles » des villes françaises.

Le flic, ce tonton facho

Dans tout un pan du cinéma policier, la figure du flic est imaginée comme paratonnerre des frustrations d’une partie de la population face aux crises économiques, aux drames sociaux qui en découlent, et à l’insécurité grandissante. Début des années 70 prolifère au cinéma le justicier brutal, dont Dirty Harry (Don Siegel, 1971), plaisir coupable des fans de films policiers seventies, est le porte-étendard. Les agissements d’Harry ne souffrent d’aucune ambigüité : rétablir l’ordre, c’est forcer les non-blancs et leurs alliés à rentrer dans le rang. À coups de Magnum 44 s’il le faut. Pour l’influente critique Pauline Kael à l’époque, « Dirty Harry n’est évidemment qu’un film de genre, mais ce genre d’action a toujours eu un potentiel fasciste, qui a finalement fait surface. (…) Dirty Harry est un film profondément immoral [4]. » Ce flic donne au fond à voir ce que l’Amérique conservatrice et raciste appelle de ses vœux : « nettoyer » les rues du crime, quel qu’en soit le prix, contrecarrer le laxisme présumé des politiques progressistes, empêcher la frontière de devenir poreuse et lutter contre le « métissage » de la population. En promettant de nettoyer les quartiers au « Karcher », Nicolas Sarkozy ne proposait pas autre chose.

Dirty Harry, Don Siegel (1972)

Que ce soit dans les films policiers américains, dans les films de superhéros – Batman en tête – ou dans les « thrillers de banlieue » français contemporains, l’urbanité semble s’être refermée comme un piège sur le flic ou le justicier. L’usage de la violence est presqu’excusé : les quartiers pauvres sont présentés comme des « zones de non-droit », qui autorisent les pires exactions contre leur population. Dans Bac Nord (Cédric Jimenez, 2020), les flics naviguent certes entre leurs questionnements moraux et leur conscience professionnelle, mais pataugent surtout dans un territoire (les banlieues marseillaises) que tout semble éloigner du monde « civilisé ». Tous racisés, les jeunes qui habitent ce territoire sont déshumanisés, et présentés comme « sans foi ni loi ». Dans Les Misérables (2019), le réalisateur Ladj Ly dénonce avec finesse la violence des flics, tout en rendant palpables les raisons structurelles qui font de la banlieue un territoire d’injustice sociale. Si les flics sont piégés par un mandat impossible à accomplir avec décence, c’est parce que les jeunes sont eux-mêmes piégés dans une absence totale de perspectives positives. Le serpent se mord la queue et laisse au public un goût amer. Mais en faisant des flics leurs « héros », ces films loupent invariablement l’opportunité de laisser l’audience s’identifier à ces jeunes racisés, parqués dans des cités délabrées. Tout ripou qu’il soit, c’est au flic que l’audience s’identifie, et avec qui elle entre en empathie (par habitude). Indépendante de la démarche des réalisateurs, c’est ici la réception du public qui est en jeu. Bac Nord, par exemple, est rapidement devenu l’objet de friction entre ceux qui dénoncent la stigmatisation de la banlieue qui y est mise en scène, et l’extrême droite qui n’hésite pas à exploiter le film comme un objet documentaire [5] appelant au déploiement de politiques sécuritaires implacables.

Bac Nord, Cédric Jimenez (2020)

La victime (enfin) au centre du récit
Le meurtre raciste perpétré par les forces de police a été dénoncé avec force dans des fictions étasuniennes au cours de la dernière décennie. Fruitvale station (Ryan Coogler, 2013) proposait par exemple de revivre la dernière journée d’Oscar Grant, tué par un agent de la police ferroviaire en 2009 à San Francisco. Detroit (Kathryn Bigelow, 2017) revenait sur les crimes dont s’est rendue coupable la police de cette ville du Michigan pendant les « émeutes raciales [6] » de 1967. The hate you give (George Tillman Jr., 2018) focalisait, lui, son attention sur l’entourage des victimes de crimes policiers, combattant le système pour que justice soit faite. Ces films lèvent le voile non pas sur ce qui pourrait expliquer la violence policière, mais bien sur un système qui broie les victimes et couvre les agissements des auteurs. Pour y parvenir, ils offrent aux victimes et à leurs proches de raconter ce qui se passe dans les rues et dans les tribunaux. Face à son écran, le public est éclaboussé par l’injustice et l’iniquité du « système ». Jusqu’à très récemment, le public franco-belge pouvait au fond focaliser son attention sur la violence policière outre-Atlantique et détourner le regard sur celle de nos sociétés.

Nos frangins, Rachid Bouchareb (2023)

Avant que les flammes ne s’éteignent (Mehdi Fikri, 2023) ou Nos frangins (Rachid Bouchareb, 2023) comblent quelque peu le vide sur cette question, et choisissent comme protagonistes les familles de victimes de la violence policière. De son côté, Les Rascals (Jimmy Laporal-Tresor, 2022) fait écho à La haine (Mathieu Kassovitz, 1995) en suivant à la trace un gang de jeunes aux prises avec leurs rivaux skinheads dans les années 80. Comme dans le film culte de Mathieu Kassovitz, c’est le coup de révolver d’un agent des forces de l’ordre qui ponctue le film. Côté belge, 2023 voit aussi la sortie de The Wall (à l’affiche du festival), réalisé par Philippe Van Leeuw et coproduit par la RTBF. Le film situe son propos sur la frontière entre les États-Unis et le Mexique et dévoile l’inhumanité de la police des frontières par l’entremise de son « héroïne ». « Depuis bien longtemps, mais aussi à partir des déclarations incendiaires de Donald Trump, et dès qu’il est arrivé au pouvoir, j’ai voulu explorer cette Amérique bigote, fondamentaliste et réactionnaire, intolérante et raciste. Le personnage de Jessica Comley est de ceux-là [7] », précisera le réalisateur.

The Wall, Philippe Van Leeuw (2023)

La violence policière : pas chez nous, pas aujourd’hui
Ces récentes fictions permettent de questionner la capacité des publics à se confronter frontalement à la violence dont font preuve nos services de police à l’égard de personnes racisées. En effet, ces films déplacent fréquemment la problématique dans le temps et dans l’espace. Afin de la rendre tolérable à leur audience et lui éviter d’avoir à se regarder de trop près dans le miroir ? Le réalisateur prolifique de films de genre Roger Corman [8] évoquait cet enjeu dans sa biographie, rappelant la levée de bouclier que provoqua son film The Intruder, réalisé en 1962, qui dénonçait la violence raciste érigée en institution dans une petite bourgade du Sud des États-Unis. Salué par la critique, ce film fit un flop, et fut presqu’instantanément lâché par son diffuseur. « Ironie de l’histoire, le film Mississipi Burning (Alan Parker, 1988), dont l’action se situe en 1964, a engrangé plus de 50 millions de dollars au box-office lors de ses deux premiers mois d’exploitation. Comme il était tourné 20 ans après les événements qu’il relatait, il ne représentait pas une grande menace pour le public. Les gens pouvaient se dire : “Ce n’était pas moi”. Mon film était contemporain et les spectateurs se disaient : “ce film nous insulte” [9]. » Les documentaires belges Quand la police tue (Cecilia Guypen, 2023) et Au bord de la folie (Tawfik Sabouni, 2021) permettront au public d’À Films Ouverts de regarder en face le racisme ancré dans nos services de police, les drames qui en découlent et le déni de justice qui leur fait suite. Chez nous. Aujourd’hui.

Brieuc Guffens

En Belgique, Unia et La Ligue des Droits Humains (entre autres) luttent activement contre le déni de justice qui frappe les familles et proches des victimes d’intervention policière. Mais malgré les terribles accusations concernant la personnalité des policiers concernés, la Chambre du Conseil a décidé ce 20 février 2024 de ne pas renvoyer devant les tribunaux les officiers impliqués dans la mort d’Adil Charrot à Anderlecht le 10 avril 2020. Pour rappel, le policier auteur du tir qui a causé la mort de Mawda (2 ans) le 17 mai 2018 n’a été, lui, condamné qu’à 10 mois de prison avec sursis. Pour Saskia Simon, coordinatrice de l’observatoire des violences policières de la Ligue des droits humains (Police Watch) « Tant que les imaginaires coloniaux et négrophobes resteront structurants en Belgique, le racisme systémique continuera d’alimenter les violences policières et leur impunité [10] ».
Pour mettre la problématique en question, découvrez les outils d’animation réalisés par Zin TV : La représentation médiatique de l’affaire Mawda et La représentation médiatique des violences policières (zintv.org).

[2C’est volontairement que ce terme est exploité au masculin, au vu de l’écrasante majorité de films situant un homme pour personnifier la Loi. Ce n’est que récemment que les industries culturelles (tant étasuniennes qu’européennes) ont offert à des profils féminins l’opportunité de démêler le bien du mal.

[3Yal Sadat, Vigilante – La justice sauvage à Hollywood, Lyon, Façonnage Éditions, collection Everglades, 2022.

[4Pauline Kael, Dirty Harry : Saint cop, New-York, The New Yorker, 15 janvier 1972.

[5Dans sa tribune sur BFM-TV, Éric Zemmour : « "On parle de reconquête républicaine de quartiers minés par l’ultraviolence, je vous conseille d’aller voir Bac Nord vous comprendrez ce que je veux dire” pour justifier son idée de “créer des brigades coup de poing” pour ”éradiquer” la violence ». Louise Wessbecher, « Bac Nord » projeté lors d’un grand oral sur la sécurité, son réalisateur n’a « pas été prévenu », Paris, Le Huffington Post, 02/02/2022. huffingtonpost.fr

[6Suite à un raid de police dans un bar clandestin exclusivement fréquenté par des Afro-Américains, la population noire de la ville entre en « insurrection » (comme cet événement sera qualifié par le président Lyndon Johnson). Les émeutes ont duré 5 jours et causé la mort de 43 personnes (pour 467 blessés et 7 200 arrestations). (Wikipedia.fr)

[7Thomas Guiot, Vicky Krieps, le visage de la haine raciale américaine dans le film belge The Wall, RTBF, 25/09/2023. rtbf.be

[8Roger Corman est le Roi incontesté du film d’exploitation (ce qui ne l’a pas empêché d’être un artiste et un producteur engagé). The Intruder, son film le plus personnel, a ainsi été réalisé entre La Créature de la mer hantée et L’Enterré vivant.

[9Roger Corman, Comment j’ai fait 100 films sans jamais perdre un centime, Paris, Capricci, 2018, p. 183.

[10La Ligue des Droits Humains, État des droits humains en Belgique – Rapport 2023, Bruxelles, 2024.